La philosophie politique à l’épreuve des sciences sociales

L’actualité est parsemée de plaidoyers pour des sciences sociales critiques ou, plus généralement, pour une inscription du savoir dans l’ordre politique de la cité. Mais comment les sciences sociales, sciences des faits sociaux au protocole épistémologique sui generis, peuvent-elles être politiques ou se prêter à la politique ? C’est à cette question cruciale qu’ambitionne de répondre le livre du philosophe Bruno Karsenti. À travers une perspective éminemment interdisciplinaire, entre la philosophie politique et l’histoire de la pensée sociologique, l’auteur définit la politicité des sciences sociales en lien avec l’avènement de la « politique des modernes » :

L’actualité est parsemée de plaidoyers pour des sciences sociales critiques ou, plus généralement, pour une inscription du savoir dans l’ordre politique de la cité. Mais comment les sciences sociales, sciences des faits sociaux au protocole épistémologique sui generis, peuvent-elles être politiques ou se prêter à la politique ? C’est à cette question cruciale qu’ambitionne de répondre le livre du philosophe Bruno Karsenti. À travers une perspective éminemment interdisciplinaire, entre la philosophie politique et l’histoire de la pensée sociologique, l’auteur définit la politicité des sciences sociales en lien avec l’avènement de la « politique des modernes » :

Pour les modernes, la société est le lieu à partir duquel la politique toute entière est appelée à se repenser. Et c’est précisément cela que la conceptualité adoptée traditionnellement en philosophie politique ne rend pas suffisamment visible. (p. 112)

2Aussi D’une philosophie à l’autre retrace-t-elle une évolution majeure dans les modalités d’appréhension du politique qui, d’objet central d’une philosophie cherchant à définir le « meilleur régime de gouvernement », devient le principal défi des sciences sociales, chargées de le débusquer dans le social et l’historicité. Histoire d’une dislocation épistémique et d’une évolution dans la signification même du politique, le livre de B. Karsenti décrypte le passage d’une épistémè à une autre, en posant les bases d’un dialogue fécond entre les sciences sociales et la philosophie politique.

Les sciences sociales comme lieu d’altération critique de la philosophie

3La modernité, avec ses bouleversements historiques (la Révolution française et la révolution industrielle) et ses nouvelles valeurs (l’individu), lie d’une nouvelle manière le savoir et le politique : loin des abstractions de l’ancienne philosophie politique, dont le modus demonstrandi était emprunté à la logique, la sociologie inscrit ses procédures de production du savoir dans le réel historique. Là où la philosophie politique pense le réel par rapport à des catégories logiques et des taxinomies, la sociologie confère une intelligibilité au rapport des individus à la société (dont ceux-ci sont le produit). Le savoir ne jaillit plus d’une source extérieure à l’existence de l’individu ; désormais, il retombera sur ses modalités d’existence, sur sa manière de se rapporter à autrui, sur ses compétences de jugement :

C’est que la vision sociologique définit surtout un effort pour dégager une prise sur le devenir historique dans lequel les sociétés modernes se trouvent emportées, cette prise que n’offrait pas — ou plus — la philosophie politique, quand bien même elle se doublait de savoirs ordonnées à une nature humaine définie de façon générique — et donc détachée des variations essentielles que la vie sociale lui assigne. Qu’il s’agisse là d’une prise critique, c’est à dire d’une nouvelle discipline du jugement, c’est un point tout aussi incontestable. […] Que disent-elles, en effet, en tant que sciences critiques ? Elles affirment que, sociologiquement informés, les individus s’avèrent capables, en un acte réflexif supérieur que la philosophie politique ne leur permettait pas, de se penser dans la société à laquelle ils appartiennent, et d’acquérir sur son fonctionnement une vision nouvelle en même temps que de nouvelles possibilités d’action. Un point de vue se dégage sur la socialisation des individus et sur les normes auxquelles ils sont soumis, ce qui nous rend capables de mieux discriminer ce qui est juste et ce qui ne l’est pas dans le contexte spécifique d’une société donnée, et non plus en fonction de l’idée intemporelle qu’on pourrait philosophiquement se former du « meilleur régime. (p. 20‑21)

C’est ainsi que B. Karsenti se place, avec une position interprétative originale, dans deux débats très (in)actuels pour les sciences sociales : celui qui concerne les coordonnées idéologiques et politiques de la naissance de la sociologie, et celui qui porte sur la définition critique de son protocole de production de connaissance.

5Le premier débat est parasité depuis les années 1960 par une dichotomie qui semble indépassable, vouant alternativement la naissance de la sociologie à l’héritage de l’Aukflärung ou aux gémonies de la Réaction. Science révolutionnaire, moderne et progressiste ou science réactionnaire, anti-moderne et traditionaliste ? Les deux positions, articulées par R. Nisbet dans La tradition sociologique, convoquent deux archéologies différentes : la première insiste sur le legs de Voltaire, Montesquieu et Tocqueville ; la deuxième sur celui de Burke, Bonald et de Maistre. Or, l’une des vertu du livre de B. Karsenti est de convoquer une tierce position : la sociologie n’est ni l’épure des Lumières, ni le pur produit de la pensée réactionnaire post-1789. Si les premiers sociologues insistent à l’unisson sur les bouleversements historiques, sociaux et politiques de la modernité en déplorant l’érosion des sociabilités traditionnelles et des protections communautaires, leur réflexion n’est jamais assignable à l’un des pôles de la dichotomie « progressisme – réaction » ou « moderne – antimoderne ». Leur ambition, analytique, est plutôt de réfléchir aux ambivalences de ces transformations afin de conférer une intelligibilité à la modernité comme processus et horizon. Par ailleurs, davantage qu’une science positive dotée d’un périmètre disciplinaire clos, la sociologie renvoie à un ensemble de savoirs hétérogènes réunis par la singularité de leur langage : un langage appréhendant de manière nouvelle — critique — la relation de l’individu au monde social, dans ses multiples déclinaisons (classes, rôles, statuts, normes).

6D’où la réponse au deuxième débat, autour de la portée critique des sciences sociales. Entre les partisans d’une science sociale « du dévoilement » héritière de la philosophie de Spinoza (Bourdieu) et les « sociologues néo-pragmatistes de la critique » lecteurs de Wittgenstein et Dewey (Boltanski), le livre D’une philosophie à l’autre propose un détour. Au lieu de choisir entre une « sociologie critique » (Bourdieu) et une « sociologie de la critique » (Boltanski), B. Karsenti adopte un déplacement, en revêtant les habits du cartographe et de l’archéologue. Les termes mêmes du débat s’en trouvent disloqués : il ne s’agit plus de savoir si la sociologie doit être une science critique, et quel protocole critique lui conférer (en relation avec l’hypothèse de la coupure épistémologique1), mais de réfléchir à la teneur critique de la connaissance sociologique. Non intention critique, mais teneur, précise B. Karsenti. Car la sociologie n’est pas fondée sur un équipement d’intentions politiques « d’arrière plan » qui lui préexisterait ; sa virtualité politique est actualisée dans un certain type de raisonnement qui permet à l’individu d’apprécier sa subjectivité à l’aune de sa production sociale, et de se situer dans la vie politique commune. C’est ici que le dialogue avec la philosophie politique est particulièrement fécond : si celle‑ci inféode la critique à l’usage de la logique, et tente de prendre, dans la situation dialogique, l’interlocuteur dans un « étau logique », la sociologie ouvre la critique à la praxis sociale et historique. Son but n’est plus de « coincer logiquement » l’expérience, mais de produire de nouvelles formes d’argumentation à partir de l’expérience, et de ses porteurs, les individus.

7C’est dans la requalification de l’expérience que la sociologie peut être politique. C’est également de ce type de « requalification » que la philosophie peut apprendre des sciences sociales, en abandonnant la spéculation upsi polis, en position de surplomb vis‑à‑vis de la réalité sociale et historique. L’exemple de la phénoménologie, à laquelle B. Karsenti a consacré des ouvrages importants, s’avère ici particulièrement instructif.

8L’ambition de B. Karsenti est donc, pour le dire de façon synthétique, de (ré)écrire « une histoire de l’émergence et de la possibilité des sciences sociales », histoire de la genèse philosophique des sciences sociales comme « régime conceptuel singulier […] d’altération de la philosophie » (p. 27). L’on ne peut pas éviter de songer à l’entreprise, éloignée d’un demi‑siècle, des Mots et les Choses de Foucault (1966). Si les deux entreprises partagent une même visée critique et archéologique, des différences significatives apparaissent toutefois : c’est l’histoire des interactions réciproques entre deux formes de raisonnement et deux « teneurs politiques » distinctes que B. Karsenti interroge. Son pari relève, contrairement à celui de Foucault, d’un éclairage réciproque de la philosophie et des sciences sociales : si la philosophie peut restituer la singularité du mode de problématisation des sciences sociales, c’est que celui-ci, en tant que « foyer d’une expérience de pensée décisive », s’avère constitutif d’« une incitation à pratiquer la philosophie autrement » (p. 29). C’est à cette ultime injonction que se mesure le livre de B. Karsenti : la nécessité d’ouvrir la pratique philosophique, encore trop confinée à l’académisme du « commentaire canonique », à la réflexion des sciences sociales, afin que les éclairages réciproques puissent traduire une recherche commune sur la politique.

Voir de plus http://www.fabula.org/revue/document8620.php

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